Courrier virtuel du Ciel
Dialogue avec le poète français Arthur Rimbaud
Rimbaud est la protéine magnétique du corps poétique
Rédaction et dialogue: Assaad al-Jabbouri
Traduction : Rajaa Alchalabi

C’est l’heure du zéro physique.
L’oiseau de Roc*, qui nous a portés jusqu’à ce lieu précis que nous cherchions à travers ce voyage pénible, a achevé de crever le mur du son dans l’unité du temps. Quelques instants après notre arrivée sur la nouvelle terre, il ne nous reste qu’à comprendre la vérité de ces sons qui arrivaient déjà à nos oreilles alors que nous descendions des nuages. Venaient-ils d’un grand orgue jouant des airs qui semblaient ecclésiastiques, ou étaient-ils les rythmes des guerres menées par d’autres êtres n’étant pas à notre image, ni par l’Histoire, ni par les gènes ?!!
Mais tout d’abord, nous avons trouvé devant nous un mur semblable au mur de Berlin avant la chute, sur lequel beaucoup d’images photographiques et caricaturales du poète français Arthur Rimbaud avaient été collées.
Une fois que nos yeux se furent emplis de ces images, nous avons senti qu’il y avait à l’intérieur de nous des capteurs secrets. Ils nous livrèrent des coordonnées géographiques afin que nous trouvions le bon chemin menant à la résidence du poète ; il habitait dans cette cabane construite de tuiles au milieu des vastes champs de qat pur.
En moins d’une heure nous y étions. Nous avons trouvé le poète Voyant Rimbaud qui accompagnait le héros épique Spartacus, lui faisant faire une virée parmi ses plantes sélectionnées. Dès que nous les avons rejoints et félicités pour le succès de l’expédition, Rimbaud nous a montré du doigt une clinique gynécologique privée, située au bout de la rue dont nous avions traversé les plantes.
Nous ne comprenions pas ce qu’il y avait derrière cette indication, et lorsque nous avons demandé une clarification, le poète nous répondit que sa distance vis-à-vis des femmes provenait de la peur des maladies gynécologiques !! Nous avons alors tenté d’ouvrir la porte au débat, de discuter de ses obsessions irrationnelles, mais nous avons aussitôt craint de tomber dans des réactions violentes qui auraient fait du dialogue un échec. Nous avons donc préféré poser des questions sur la poésie. Spartacus partit, chevauchant sa moto à vapeur, et nous avons questionné Rimbaud sur le génie poétique qui avait violé son enfance pour la première fois :
Il semble que quelqu’un ait remplacé une tête d’adolescent par celle du Voyant ému par les événements de l’univers. Qui t’a fait cela, alors que tu n’avais que quinze ans, t’en souviens-tu ?
C’est une idée ! Quelle grande question ! J’ai été très tôt vaincu par l’insouciance vis-à-vis de la poésie dans ma ville natale, à Charleville. J’ai senti qu’il y avait au plus profond de moi-même des tempêtes enflammées qui envahissaient tout mon corps petit et faible. Je ne doute pas que ce soit le grand démon qui ait commis l’acte, remplaçant la tête biologique de l’enfant Arthur par une tête poétique faite de fenêtres sans rideaux.
N’était-ce pas une réaction à l’éducation catholique stricte donnée par ta mère austère ? Comme si tu avais émergé du savonneux bassin familial de la foi villageoise pour glisser dans les eaux les plus grondantes, turbulentes et scandaleuses.
Parler des habitudes familiales ne m’intéresse pas en général, mais je sais qu’une force a alors éclaté en moi, me rendant rebelle au père, Frédéric Rimbaud, guerrier au-delà des frontières, et au sein de la mère, Catherine Vitalie Cuif. Cette force a aussi fait de moi un aspirant au voyage, un professionnel du vagabondage et de la mendicité sur les trottoirs du monde au rythme de ce grondement aveugle qui jaillissait de chaque cellule de mon corps.
Détestais-tu la famille et ton développement normal en son sein ?
Non, mais j’étais inquiet de l’ordre religieux avec lequel ma mère réglait le rythme de vie de la famille à laquelle j’appartenais. C’est l’héritage théologique de cette maternité austère qui m’a donné les clés pour pénétrer des mondes construits au-delà de notre petite maison.
Peut-être était-elle aussi à l’origine des configurations de ta terre poétique?
Je sais que la poésie que j’ai écrite n’était pas configurée génétiquement dans ma tête, dans la mesure où elle était une sorte d’énorme friction entre plusieurs montagnes ; certaines s’effondraient, tandis que d’autres poussaient parmi les décombres. Dès que l’homme sort du puits de la famille, dont les émotions, les images et les idées sont verticales, il peut vite obtenir les données basiques claires structurant ses êtres intérieurs et les créateurs conduisant le char des événements de l’histoire. C’est ce que j’ai découvert après avoir ouvert la porte de la maison, allant plus loin dans le cours du vent.
On dit qu’au début de ta jeunesse, tu écrivais de la poésie classique avec des mesures et des rimes, mais que tu as rapidement quitté ce terrain ou abandonné ce stade pour entrer dans le domaine vital d’une autre forme de poésie. Que t’est-il arrivé à ce moment-là exactement ?
Je suis sorti poète de la matrice pour jouer et m’indigner de la monotonie poétique. En écrivant des vers classiques, j’ai trouvé mes oiseaux étranglés à l’intérieur d’une énorme cage remplie de fumées. Je n’ai pas pu supporter le rythme de la poésie classique. Lorsque je l’écrivais, c’était comme si je dormais tout en déplaçant un ensemble de cloches. Les fréquences acoustiques monotones, les mélodies et les mesures des vers étaient alors sur le point de détruire le mouvement de mes rêves dans leur berceau. Car ces règles achèvent aussi d’enterrer vivants les rêves dans leur matrice.
A ce moment-là, comment ressens-tu la louange de Victor Hugo lorsqu’il t’a surnommé “l’enfant de Shakespeare ”?!!

Un désir d’échapper à ces cloches frémissait peut-être dans sa poitrine. Mais il ne trouvait pas de catalyseur lui permettant de briser ce vase dans lequel il avait grandi, tout imbibé de son encre. M. Hugo n’est pas le garçon Rimbaud qui sauta par-dessus les barrières et jeta le flambeau dans le champ de foin pour faire se dresser la première révolution de la poésie.
Étais-tu, en quelque sorte, un jeune homme Voyant à la tête du bataillon des soldats de la modernité ?
À ce moment-là, je ne me préoccupais pas de théories. J’étais un coffre dont les serrures se cassèrent tout à coup. Ce que tu dis au sujet de la modernité et du bataillon des rénovateurs était alors totalement absent de moi. La poésie, pour moi, est une étoile ivre de vin rouge. Pour moi, la poésie n’a jamais été une lanterne soumise au mouvement du vent qui fait mourir sa lumière et son sens.
Les mutations rapides que tu as initiées dans la poésie moderne, dans ses images, ses métaphores, sa rhétorique, sa philosophie et ses symboles ont ouvert devant toi les portes de Paris lorsque le poète Paul Verlaine t’y a appelé. Comment as-tu alors perçu la capitale française ?
Il y avait à Paris des substances riches pour l’âme, les feuillets, les sons, les couleurs, la fumée et les différents désirs dont rêve le poète, fuyant, les semelles au vent, la maison des traditions ancestrales. Paris, pour moi, est une ville dépourvue de ce qui préserve le corps de la pourriture des plaisirs ardents et explosifs. Paris a fait de mon corps un salon dans lequel tout ce qui s’appelle péchés et fautes se réunit sur la table.
Est-ce que tu veux dire que Paris n’a pas hésité à déstructurer le corps de Rimbaud ?
Ce désordre ne provenait pas seulement des ambiances de Paris, mais il surgissait de moi. Autrement dit, j’étais le premier à oser ouvrir les portes de mon corps devant les monstres de la beauté et à découvrir, dans ma biologie, cette table luxueuse de plaisirs.
C’est à cause de ces plaisirs ardents que le poète Paul Verlaine a tiré sur toi deux balles, l’une t’ayant blessé au poignet en juillet 1873 ?
Verlaine était fasciné par ma poésie et ma chair. Au fil du temps, l’homme devint fou, tel un missile thermique dont la poudre me suivait jour et nuit, jusque dans le rêve. Mais le plus important dans tout cela c’est qu’il renonça à son épouse Mathilde Mauté et à son fils. Nous vivions dans un puits érotique d’homosexualité violente dans le corps, la poésie, l’alcool, le haschisch et les troubles.
Est-ce que certaines de ces ambiances ont contribué à la construction de ton poème le Bateau ivre ?
Pas exactement. J’ai écrit ce poème à cette époque enflammée, avant que Verlaine ait tiré sur moi ses deux balles. La poésie était le cirque d’un désordre à l’imagination infinie. Verlaine m’a assiégé dans tous les coins de la terre, et pas seulement lorsqu’il m’a tiré dessus. Je n’ai pu me libérer de lui que lorsqu’il est entré en prison pour deux ans. Sa femme a aussi divorcé et il est devenu presque un corbeau chrétien dont les plumes tombent, regrettant ses actions noires.

Mais les symboles des parnassiens, issus du courant impressionniste, ont pointé leurs flèches vers toi, considérant que Rimbaud, dans son être et sa poésie, n’était rien qu’une terre corrompue et stupide, et ne méritait que des insultes. Que pensais-tu de ces attitudes ?

Elles ne sont qu’une page parmi des pages de lamentations, pas plus. Les parnassiens étaient des troupes de poulets littéraires et artistiques. Aucun d’entre eux n’avait la force de se confronter au couteau du boucher classique qui était alors tendu vers les esthétiques qui émergeaient du sol des novateurs et allaient vers les perspectives du nouveau monde.

Veux-tu dire, vers une saison en enfer?

Peut-être. Alors que l’imagination m’avait donné la plus grande énergie pour construire et écrire la poésie en allant au-delà du goût, des anciennes écoles, et des âmes qui habitent les magasins des poètes français classiques, je me suis vite retrouvé à la porte du néant, vide de poésie, d’art, et de magie. Une Saison en enfer, c’était le dernier acte, à partir duquel j’ai décidé d’appeler les pompiers afin d’éteindre cet enfer qui dévorait les champs de mon intérieur pétri de plaisir, de magie, et de dégoût de l’habitude du remords.
Mais cela n’avait pas d’influence sur le lecteur touché par tes Illuminations et ses paroles. Pensais-tu abandonner la poésie en faveur du commerce du café, des armes, et des esclaves ?
La situation n’était pas la même. Lorsque j’ai décidé de fuir la poésie, je n’ai rien trouvé devant moi sinon le désaveu de l’identité européenne de la neige. Prolonger le voyage et le débarquement pour arriver aux déserts était comme une alternative géographique à ma ville natale. Plus tard, la poésie m’a rendu, seul dans ma solitude, sans aide pour que je m’installe ou séjourne en moi-même, alors schizophrène au plus haut point. Après Paris, les chemins étaient ouverts vers l’Angleterre, la Belgique, l’Allemagne, les Pays-Bas, l’Autriche, la Suède, la Suisse, puis les îles de l’Inde orientale et de Jakarta, jusqu’à Aden, l’Érythrée, et l’Éthiopie.
Autrement dit, les parnassiens t’ont écrasé. Ils t’ont conduit à te séparer de la poésie et à pratiquer le commerce du café et le trafic des esclaves et des armes?
En fait, voici ce qui est arrivé. Le poète et critique Georges Izambard me donna la force littéraire et créa ma personnalité poétique. Malgré cela, le mouvement parnassien, impur et anti-nouveauté, brisa vite mon rêve et me poussa à sortir de ma peau pour aller vers les sables lointains. Á cette époque, la France ne m’a rien laissé. Elle a seulement supprimé la poésie du dictionnaire de ma vie, pour rester dans le deuil durable de Rimbaud.
Est-ce parce que tu as ouvert devant la poésie le courant moderne le plus profond ? Et qu’après avoir brisé la vieille colonne vertébrale du langage, tu as fait de la poésie un monde qui ne se contient pas, ni dans une boite de mesures de vers, ni dans une échelle musicale de rythmes, ceux-ci ne soulevant que l’ennui ?
Dans toute ma courte vie poétique, je n’ai jamais pensé à la poésie comme à un but. Je la considérais plutôt comme les fascinantes funérailles d’un être riche, qui incite les gens à faire procession derrière elle.
Est-ce tout ?!
Quoi de plus pour le lecteur subtil qui s’exerçait à faire exploser la pensée moderne ? Ou pour les poètes qui ne sont pas trompés par l’autorité de la langue ancestrale ni par cette toute-puissance que les institutions anti-imagination ont établie ?
Rimbaud était-il une sorte de tromperie poétique ?
Tu peux dire cela. Car les poètes fragiles et épuisés qui ne possèdent pas de fils électriques pouvant se lier au monde des trous noirs, sont dénués /de sens et de structure/ dés lors qu’ils ont la phobie du moi. Sais-tu ce que signifie le terme phobie dans les dictionnaires arabes?
En psychologie, le terme phobie marque une crainte ancrée et persistante déclenchée par la présence ou l’idée d’un danger ou d’une menace issues d’un objet ou d’une situation spécifique. Les behavioristes estiment que toutes ces craintes proviennent d’une série de liens entre de nombreux effets négatifs.
La phobie de la mort : l’angoisse morbide de la mort.
Claustrophobie : (psychologie) peur morbide d’être dans des espaces confinés, des lieux clos, peur de l’enfermement. Je ne suis pas le premier poète à avoir laissé les boîtes étroites, devenues le lieu de centaines de poètes. Montés à bord du bateau ivre, ceux-ci ne pouvaient plus descendre, le temps de la poésie s’étant écoulé.
S’ils ne pouvaient pas descendre, que faisaient-ils au bord de votre bateau ivre? !!
De nombreux événements s’y sont produits. Certains d’entre eux se livraient au vin, au point qu’ils devenaient alcooliques, ou se suicidaient en se jetant à la mer. D’autres poètes ont cherché à former des comités, pour suivre la trajectoire du bateau dans les eaux de la langue. Tandis que d’autres groupes cherchaient à imiter Les Illuminations et Une saison en enfer, explorant par ailleurs le reste des textes dispersés, perçus comme légendaires, et dont la profondeur était difficile d’accès.
Est-ce que parce que ta poésie est tissée des fils de ta vie, comme le dit Daniel Dubois dans son article?
Oui. Du coup, nombreux sont ceux qui ont essayé de me stigmatiser comme quelqu’un d’anormal, ou qui n’a pas de semblable sinon ”son partenaire homosexuel”. J’ai fait de cette homosexualité une matière physique qui prend toute la place dans le corps poétique en ce qu’elle ravive un plaisir linguistique qui ne vient pas de derrière les nuages, mais foudroie définitivement ses adversaires vicieux.
Autrefois, sur terre, tu étais le fils des interprétations illimitées. Mais maintenant qui es-tu, Rimbaud, entre les couches du ciel ?
Mon existence ici ressemble à celle d’un mâcheur de feuilles de qat qui surveille le mouvement des ouvriers nettoyant les grains de café yéménite, ni plus ni moins. Elle n’est qu’une poursuite des travaux ancestraux que j’ai déjà exercés sur la terre dans la ville d’Aden.
Café, qat, armes et esclaves. Comment résumes-tu ces choses en une phrase?
La vie n’est possible qu’avec la misère.
Est-ce que la misère de Rimbaud dans la courte vie qu’il a vécue équivaut à la longue misère de l’ascète qui se consacre à sa poésie ?
Je ne pense pas que la misère issue de la poésie soit extérieure à l’esprit de l’ascète. C’est l’imagination qui implante aussitôt la beauté dans la chair de cette misère afin que le poète soit comme un propriétaire du texte, et non pas un locataire d’une parcelle de terrain linguistique.
Certains ont parlé de mysticisme concernant Rimbaud. Jusqu’à quelle limite ces paroles sont-elles vraies, pour toi ?!
Quand je travaillais en tant que poète, je ne sentais pas de vide me séparant de tout ce qui est divin et métaphysique. C’est pourquoi je me trouvais toujours purifié de la saleté. J’ai passé des croisements en écrivant la poésie, on peut les appeler les moments jaillissant de la chute dans le puits du feu. À chaque fois que j’y puisais, je m’enflammais davantage dans la langue. Et je sentais davantage l’extension des rêves dans le vide métaphysique. J’étais soufi et athée à l’intérieur du texte et croyant au-dehors.
On dit qu’à Aden, le Coran mena Rimbaud à s’intéresser à la théologie. Certains ont vu que les sourates avaient aidé à ta réussite commerciale. Embrassais-tu l’Islam et étais-tu vraiment musulman ?
J’ai appris le Coran par cœur dans une prison qui dépendait de la ville de Jiddah, dans le Hedjaz. A peine sorti, j’y ai exercé la contrebande, en utilisant souvent de nombreux versets qui me débarrassaient de la colère des gangsters. Une fois qu’ils entendaient quelques mots de ces sourates, ils me relâchaient et je continuais d’amasser l’or après m’être fait piller à Alexandrie.
On dit que tu as fait grande fortune après avoir remplacé la poésie par le commerce. Tu as ainsi écrit dans l’un de tes messages adressés à ta famille : «Imaginez que je porte en permanence dans ma ceinture seize mille et quelques centaines de francs d’or qui pèsent huit kilos, et qui me causent toujours la diarrhée ». Qu’a trouvé Rimbaud dans la richesse ?
C’est vrai. J’ai recueilli beaucoup d’argent mais celui-ci n’a pas pu me redonner ma jambe amputée. Il n’a pas pu non plus me rendre mon âme qu’il déchira, comme un papier, en lambeaux qui volaient loin de mon corps. Ce corps, je l’ai vite enterré, en même temps que la machine à vapeur et le reste des rêves qui avaient surgi, un jour, comme un jaillissement de sang dans ma tête.
Est-ce pour une poignée d’or, de poudre, de café, d’épices, de haschisch et d’esclaves, que tu as détruit la mine de la poésie étincelant dans tes profondeurs ??
Je n’ai jamais abandonné la poésie, car j’ai travaillé dur pour compléter ses images et les composants de ses matières premières : l’or, le haschisch, les épices, la gomme, les esclaves, les armes et les tissus de coton. C’est le monde des illuminations externes qui comprend la cruauté, la liberté, la folie et le plaisir brûlant. La poésie ne peut pas être regardée telle un bateau ivre dépourvu de cette horrible ivresse existentielle orientale douloureuse, belle, étonnante et exotique qui monte des fonds de la poésie.
Tu as écrit un poème intitulé « Jugurtha » contre la colonisation française en Algérie. C’était une exaltation de la résistance, comme l’a écrit Amin Zaoui disant : ” le poète Rimbaud voulait à partir du poème « Jugurtha » – qui loue la résistance courageuse et la bravoure chevaleresque du commandant Jugurtha lors de son combat contre Rome – la comparer à l’héroïsme de la résistance populaire menée par le prince Abdul Qadir, ses soldats et partisans, envers le colonialisme français…”. Tu n’étais pas victime de la pensée orientaliste comme l’étaient beaucoup d’écrivains venus en Algérie, tels Maupassant, André Gide, Eugène Fromentin, Alphonse Chigot, Baudelaire, Chateaubriand et d’autres. Tu as résisté à l’exotisme par la poésie, et tu as réconcilié l’histoire et les fabricants de l’histoire des pays opprimés et colonisés. Cela reflète-t-il ton attitude vis-à-vis de ton père le soldat Fréderic Rimbaud, qui a été promu du rang de soldat volontaire à celui de capitaine, et qui a passé la plus longue période de son service à l’étranger, combattant dans l’invasion de l’Algérie, et décoré de la Légion d’honneur ?
Tout cela était une expression intuitive contre la répression, et cette révolte est apparue sur mon visage dès le début de ma vie. La liberté m’a frappé en France, d’un premier coup de soleil imaginaire, mais cette brûlure n’est devenue réelle qu’ensuite, sur les sables des pays de l’Orient.
T’es-tu repenti là-bas ?
Jamais. Même mon divorce avec la poésie ne m’a pas apporté le regret. J’ai vécu une vie miraculeusement tissée. Imagine les deux yeux de mon visage, l’un plein de sable, et l’autre rempli de serpents. Et ma tête occupée de chansons gitanes. Je cohabite toujours avec eux dans un sommeil rendu vigilant par cette fièvre qui dévorait mon corps sans cesse.
Tu as traversé un stade proche de l’hallucination. Quelle est la distance que tu mettais entre toi et la folie ?
Là, il n’y avait pas de distance. J’étais directement dans le cours de la folie. Plus je sentais que son activité se réduisait dans mon intérieur, plus je résistais aussitôt à ce retrait, de peur de perdre l’appétit de cette folie.
On ne peut pas croire que la poésie seule attire la folie. Il y a d’autres matériaux pour créer et aider la poésie à acquérir ses propriétés biologiques sur le papier et dans la voix lyrique qui ressemble au chant du chamelier.
Tu jaillissais d’autres matériaux que la poésie et te mêlais à eux, après l’avoir laissée comme une enfant ”prématurée” et seule.
Je n’ai pas abandonné la poésie mais j’ai cessé de me plonger dans ses eaux. J’en suis sorti pour me jeter sur une terre comme un poisson. Je suis allé sécher d’autres marécages de ma vie ; j’arriverai peut-être à un endroit sûr, moins égaré et dispersé.
As-tu fait cela en vain, comme si, par exemple, tu cherchais l’herbe de l’immortalité ?
L’immortalité n’était pas une herbe telle que Gilgamesh l’avait pensée. Elle est une hormone interne qui ne se trouve que très rarement. Elle est uniquement la protéine des mutations génétiques. J’étais sur le point de l’obtenir dans un moment de ma vie, dans la ville de Harar située à l’Est de l’Éthiopie. Après que ces hommes-là m’eurent offert du qat, des raisins secs et de la bière de poivre rouge, je me sentais bientôt comme ayant posé les pieds sur le chemin de l’immortalité.
Si l’immortalité n’est qu’un plaisir, qu’est-ce qui empêcha Rimbaud de l’obtenir, alors qu’il était un poète dominant, la protéine magnétique dans le corps de la poésie ?!!
C’est la trompe nostalgique du navire qui m’en a empêché. Elle retentissait dans ma tête furieusement. J’embarquais alors pour Aden, puis pour Marseille portant ma jambe morte, pour y mourir. J’étais un loup solitaire, selon l’expression de Henry Miller.
Quelle expression te parle le plus, celle de Miller ou celle de Jean Cocteau qui dit à propos de toi : ”il a rendu le monde fleuri comme une tempête en avril” ?
Aucune des deux, mais j’aime bien ta phrase, Assaad al-Jabbouri : ”Rimbaud est la protéine magnétique du corps poétique”.
Comment se passer de cette louange luxueuse ! Mais tu ne m’as pas parlé de tes amitiés existant au-delà.
Comme tu l’as vu, je me suis livré à l’amitié de Spartacus. Mais mon ami le plus cher est le poète Qais bin Almoulawah. Chacun de nous deux cultive ce qui le concerne. Moi, je plante du qat. Lui, il sème l’espoir, attendant d’obtenir Leila Alameria après sa longue absence. Cela ne m’empêche pas de jouir de la rencontre d’Édith Piaf, dont la voix arrose les plantes de ces fermes qui, ainsi, gardent avec force le plaisir, dont s’imbibent les passants, les semelles au vent, sur leur route vers le Nord violet.
As-tu établi ce lieu en accord avec le nouvel esprit céleste de Rimbaud ?
J’ai ouvert dans le mur cosmique une fenêtre sur le Yémen. D’ici, je peux voir et surveiller ainsi que m’abandonner aux pleurs. Peut-être mes larmes éteindront un feu de la grosseur d’une allumette. J’ai fait cela après avoir découvert que la Déesse de la Miséricorde avait renoncé à sauver le Yémen – le berceau des Arabes – de la destruction.
Penses-tu que la fréquentation du Yémen pourra lui faire récupérer son bonheur perdu et le sortira de la tombe que creusent les avions de l’alliance (et son peuple) ?!!
Sur la Terre, le bonheur est de marcher pieds nus sans renoncer à suspendre le poignard crochu à ta ceinture ou à celle de l’époque.